De août à octobre 2025, j’ai été accueillie par Ursula Vogel à Zürich pour un stage de tournage. J’ai pu expérimenter durant deux mois la gestion d’un atelier et la production de celui-ci. Cette expérience m’a ouverte à de nouvelles prespectives de travail et m’a permis de créer des liens forts avec ma maîtresse de stage.
Article crée par Olivia Maret et modifié pour la dernière fois le 7 janvier 2025
// Ursula
Vogel
Ursula Vogel se forme en tant que potière dans l’Emmental et suit les cours en dual à Berne. Elle y apprend le tournage et la production en série. En 2008, elle continue ses études de céramiste au CEPV avec maturité intégrée, en deux ans.
En 2022 elle décide de reprendre les études avec un Master en transdisciplinarité à la Zhdk. Elle le termine en 2025 avec son travail Cracks are round. Quelques mois plus tard Ursula est engagée à la Zdhk où elle supervise les étudiants dans l’atelier de céramique de l’institution une fois par semaine.
// Portrait
Ursula dans son ancien atelier, © Christoph Ruckstuhl
Ursula Vogel, Chien-lit, lampe, porcelaine, 2007
Avant 2022, Ursula était experte à Berne pour les examens de CFC céramique, rôle qu’elle a du suspendre afin de se consacrer à ses études et son atelier. Aujourd’hui, elle fait partie du comité de Swissceramics, est membre de l’AIC et continue à organiser des événements avec le collectif Zum Scherben.
Performance de Master, Cracks are round, ©Aio Frei, 2025
// Démarche
Ursula Vogel, Variation de pièces, grès et porcelaine © Paola Caputo
En tant que designeuse céramiste, je m’intéresse aux notions de réinterprétation, de traduction et de réanimation (raviver). Mon travail commence de manière pragmatique, en posant des questions concrètes d’ordre utilitaire et matériel qui dépassent le cycle de production pour s’intéresser à ce qui est rejeté.
Ma pratique s’engage dans des collaborations et se développe à travers elles. Grâce à la possibilité d’une production directe, je peux adapter les designs aux besoins des clients et rester en échange constant avec le terrain.
Comment as - tu débuté tes productions pour les restaurateurs?
Au début, la recherche commençait en collaboration avec les clients, à travers des croquis et de nombreux prototypes, afin de comprendre ce qui était attendu. Aujourd’hui, j’ai une grande production et de nombreux prototypes que les clients peuvent venir voir à l’atelier et qui servent souvent de point de départ. Je pense qu’il faut que les gens utilisent des pièces en céramique artisanales pour qu’ils se sensibilisent à ces objets, qu’ils aient envie de les utiliser.
Quel type de services associés proposes-tu?
J’aime offrir une deuxième vie à la vaisselle endommagée. Je fais du repiquage sur les partie ébréchée, ou je transforme les tessons en plat à pain par exemple. J’aime proposer aux client.e.s de venir réparer elleux-mêmes les pièces, afin qu’iels prennent conscience du travail que cela représente.
J’ai aussi crée « Service-Service », qui est une offre de location de vaisselle qui concerne principalement les « restau-pop up ». Les jeunes restaurateur.ice.s Zürichois.e sont obligé.e.s de commencer avec ce type d’établissements car les loyers sont trop élevés. Ça ne fais donc pas sens qu’ils achètent une grande quantité de vaisselle. Au début, la location était gratuite. Par contre, en cas de casse, les client.e.s devaient m’aider à réparer. Actuellement je suis en train de fixer un montant, comme deux francs la pièce.
Prix de vente moyen dès 20 pièces en grès émaillées
+5CHF pour la porcelaine
Comment calcules-tu le prix de vente de tes produits ?
Je ne le calcule pas de manière précise. J’ai plutôt testé ce qui fonctionne le mieux. Evidemment, si le coût des matières premières augmente, j’adapte les prix. Je suis aussi attentive aux moyens financiers de mes clients : lorsque je travaille avec des institutions qui ont clairement les moyens, ma tarification est plus élevée. Les envois sont facturés, mais je privilégie le retrait du client à l’atelier. Lorsque se sont de grosses commandes, la personne doit venir avec ses propres caisses et emballages.
Service, grès, émail, 1260°C, Restaurant Lucide KKL, Luzern 2020, © Paola Caputo
// Atelier
Rümlangstrasse 85/91
Espace de tournage
Son atelier est situé dans une ancienne usine de construction métalliques loué par la ville à des artistes et artisan.nes pour ces dix prochaines années. L’emménagement au Rümlangstrasse 85-91 est récent, beaucoup reste à faire. Durant les premières semaines il s’agit de déplacer le matériel, vider les cartons, redéplacer les machines et les meubles, jusqu’à trouver une mise en place satisfaisante.
L’espace de stockage des pièces terminées et des prototypes se situe à l’entrée de l’atelier. C’est là qu’Ursula accueille ses client.e.s. A l’arrière, trois fours achetés d’occasions, les étagères d’émaux et le recyclage de la terre prennent place.
J’ai compris que tu essaie d’appliquer certaines valeurs dans ton travail. Peux-tu m’en dire plus?
Dans la continuité de ma démarche artistique,j’essaie d’avoir une production responsable. J’ai récupéré beaucoup de matières premières et de machines. Par exemple, je n’achète pas de cobalt. Et si j’ai besoin d’acheter une matière, je cherche des informations sur sa provenance, même si ce n’est pas toujours évident de les trouver… Quant à la terre, je privilégie le grès à la porcelaine. Le gros investissement que j’ai fait concerne les plaques d’enfournements très fines que j’ai acquis grâce au prix du Swiss Design Award gagné il y a quelques années. Elles sont plus solides et sont très légères, donc j’économise non seulement mon dos, mais aussi de l’espace dans le four!
Au fond de l’atelier, l’espace de tournage que j’occupe ainsi que celui d’Ursula sont côtes à côtes, nous permettant de toujours avoir un oeil l’une sur l’autres.
Quelles sont tes charges et ton chiffre d’affaire?
Dans mon ancien atelier nous ne payions pas l’électricité et dans mon premier atelier, la cuisson biscuit était à 15 CHF et la deuxième cuisson à 26 CHF. C’était il y a 15 ans, je dois me remettre à jour. Ici, je ne sais pas encore quelles seront les charges concernant l’électricité. Mais durant les périodes de grande production je lance un four par semaine. Donc ma seule charge est le loyer, qui me revient à 600 CHF pour 60m2.
A quel pourcentage travailles-tu à l’atelier?
Je ne calcule pas mes heures, mais je pense que je travaille entre 80% et 90%. L’administratif prend aussi du temps. Concernant le temps dédié à la communication, il est très faible. J’ai de la peine à utiliser Instagram…
Qui sont tes principaux fournisseurs?
J’achète ma terre (grès et porcelaine), et mon matériel d’enfournement chez lehmhuus. Mon fournisseur d’émaux, d’engobes et de certaines matières premières est Bodmer.
// Projets
Participer à la production de l’atelier
Repiquage à l’or sur un service ébréché
Neufs projets variés ont rythmés mon stage. Du projet de décalcomanie aux revendications politiques et féministes jusqu’à la réalisation d’une série de tasses et de bols, chaque travail m’a instruit et a nourrit mon apprentissage de la céramique, tant sur le plan pratique que sur le plan théorique. La technique du tournage a été centrale durant ce stage, et j’ai observé une net évolution. J’ai appris que le progrès vient avec l’entraînement, l’assiduité, et que le corps enregistre les gestes grâce à la pratique.
Les tâches techniques se concentrent autour de la gestion des fours, de la participation à l’installation de la structure de l’atelier, du recyclage des argiles et de la tenue de mon carnet de travail et de documentation.
Coupes en faïence
Ursula collabore avec l’artiste Bastien Aubry dans la réalisation de coupes de polo Crédit Suisse. Ma tâche a été de couler et garnir sept pièces. Une coupe est formée du corps, auquel s’ajoute le pied et les anses. Le décor peint est posé sur émail, après la première cuisson, par Bastien.
Vaisselle
Je débute la production d’utilitaires avec l’estampage de petits plats en grès. J’ai ensuite été amenée à réaliser les prototypes de tasses à expresso, à café et à latte pour le café Casual d’une institution zurichoise. En parallèle des travaux principaux, je réalise des portes-couverts à la filière, je développe des prototypes en effectuant une recherche de décors à l’émail avec réserves pour la boutique Vary à Winterthur.
Je m’occupe aussi du repiquage à l’or de la vaisselle ébréchée, de l’émaillage des pièces qu’Ursula produit et de la création d’une petite série avec un décor illustré sur pièces tournées.
Le dernier mois, je me vois confier la production, au tournage, de deux commandes pour le bar Kleine Freiheit: 20 bols et 40 tasses. Ces deux projets m’ont permis de comprendre l’intérêt du travail en série.
// Bilan
Au cours de ce stage, Ursula m’a permis de collaborer activement à la production et à la gestion de son atelier. La richesse et la variété des projets m’ont nourris. Il a été rassurant de voir, par la pratique, que je sais gérer mon temps de travail et optimiser les périodes d’attentes. La confiance et la bienveillance qu’Ursula a montré à mon égard m’ont aidé à prendre des initiatives et à expérimenter.
Contact
Ursula Vogel
Rümlangstrasse 85-91
8052 Zürich
ursula@goodlifeceramics.ch
079 448 86 93
Légendes photos sur fond noir
1. Variation d’assiettes, © Ursula Vogel
2. Vase, porcelaine, émail, 1260°C, 30 cm, 2016, © Paola Caputo
3. Ursula Vogel, Save the porcelain, plat et verseur, porcelaine, 1260°C, 2014, ré-émaillé avec un émail noir, pour Maison Manesse, 2019
4. Tasse pour Maison Manesse, porcelaine, © Fabien Haefeli
5. Ursula Vogel, Vases, grès,1260°C, 20 cm - 35 cm, 2019, © Paola Caputo
1. Cuisine
2. Salle à manger
3. Four
4. Olivia Maret, le trajet jusqu’à l’atelier, grès, émaux
5. Prototypes à disposition des clients
1. Pièces en grès réalisées durant le stage.
2. Coupes de polo en cours de séchage
3. Reherche de décors pour la boutique Vary
4. Assiettes, décalcomanie, pour la performance Break/core, ©Aio Frei
5. Tasse réalisée durant le stage, grès
6. Bol, commande pour le Kleine Freiheit, grès